Dominique Meeùs
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Citations

Mario Bunge, 2008, Le matérialisme scientifique, Matériologiques, Éditions Syllepse, Paris, 216 pages, ISBN:978-2-84950-14-50, traduit par Sam Ayache, Pierre Deleporte, Édouard Guinet & Juan Rodriguez Carvajal de Scientific Materialism, 1981. v
pp.19–21:  Le dualisme psychophysique, ou la thèse selon laquelle il y a des esprits à côté des corps, est probablement la plus ancienne philosophie de l’esprit. Elle fait partie intégrante de la plupart des religions et a été introduite en philosophie par Platon. Descartes lui a donné une nouvelle tournure en expulsant tous les esprits du corps et en offrant ce dernier à la science — tout en conservant à la théologie et à la philosophie leurs droits sur l’âme. Beaucoup de philosophes modernes, ainsi qu’un certain nombre de scientifiques dans leurs moments philosophiques, ont adopté un dualisme d’une forme ou d’une autre, certains explicitement, la plupart de manière tacite. Des écoles de pensée entières l’ont endossé, par exemple la psychanalyse qui nous parle d’entités immatérielles habitant le corps, et les anthropologues et les historiens qui nous parlent d’une superstructure spirituelle chevauchant l’infrastructure matérielle. Toutefois, le sort du dualisme psychophysique a commencé à décliner depuis à peu près trois décennies sous l’action non concertée de la philosophie et de la psychologie. Je m’explique.
     Il y a au moins trois manières de saper la doctrine de l’immatérialité de l’esprit. L’une d’elles est de montrer qu’elle est défectueuse dans ses concepts, une autre est de montrer qu’elle est en désaccord avec la science, et une troisième consiste à proposer une meilleure alternative. Abordons les deux premières maintenant, en laissant la troisième pour le chapitre 5. [Voir aussi (Mario Bunge 1980).]
     Le défaut conceptuel le plus criant du dualisme psychophysique, c’est son imprécision : il n’énonce pas clairement ce qu’est l’esprit parce qu’il n’offre ni une théorie ni une définition de l’esprit. Tout ce que nous donne le dualisme, ce sont des exemples d’états mentaux ou d’événements mentaux : il ne nous dit pas ce qui se trouve dans ces états ni ce qui subit ces changements — excepté bien sûr l’esprit lui-même, de telle sorte que le dualisme est circulaire. Un second défaut capital du dualisme, c’est qu’il disjoint les états et les événements mentaux des choses qui pourraient être dans de tels états ou qui pourraient être l’objet de tels changements. Cette manière de concevoir des états et des changements va à l’encontre de la nature de la science : en fait dans toute science les états sont des états d’entités matérielles et les événements sont des modifications de ces états. La psychophysiologie remplit cette condition, mais pas le dualisme psychophysique. Un troisième défaut grave du dualisme, c’est qu’il est compatible avec le créationnisme mais pas avec l’évolutionnisme : en fait, si l’esprit est immatériel, alors il est au-dessus des vicissitudes de la matière vivante, c’est-à-dire de la mutation et de la sélection naturelle. En revanche, selon le matérialisme, l’esprit évolue en même temps que le cerveau (cf chap. 6).
     Mais le pire aspect du dualisme est qu’il bloque la recherche, parce qu’il est une réponse toute faite à tous les problèmes et qu’il refuse de regarder dans le cerveau pour découvrir l’esprit. (Il renforce ainsi la séparation entre la psychologie et la neurophysiologie, et en vertu de cela il favorise la psychothérapie verbale contre la psychothérapie comportementale ou médicamenteuse.) De la même façon, le dualisme entretient la superstition, en particulier la croyance en la télépathie, la psychokinésie, la voyance, la prévision de l’avenir, et les diverses entités immatérielles de la psychanalyse (le moi, le surmoi, le ça et la libido).
     En bref, le dualisme psychophysique n’est pas une théorie scientifique ni même une théorie : c’est seulement une partie des vieilles conceptions du monde magiques et religieuses : c’est de l’idéologie, ce n’est pas de la science. Il n’est pas étonnant qu’i1 soit remplacé par l’approche matérialiste selon laquelle l’esprit est un ensemble particulier de fonctions cérébrales. Nous développerons cela au chapitre 5.

Mario Bunge, 1980, The Mind-Body Problem, Pergamon Press Ltd, Oxford-New York  
 
Commentaire:  Bunge est, comme trop souvent, schématique, simpliste. Il décrète que les entités de la psychanalyse sont immatérielles, mais Freud, qui était médecin, espérait certainement avoir trouvé des organes, ou au moins des fonctionnalités du cerveau et il reste plausible, au vu de la personnalité normale et de ses désordres, que quelque chose existe de telles unités fonctionnelles. De même, une psychothérapie verbale n’est idéaliste que du point de vue de l’idéalisme. Pour un matérialiste conséquent qui identifie pensées et processus neuronaux, toute parole est un accès direct au cerveau. Si ce que je viens d’écrire vous dérange, c’est la preuve qu’en vous donnant ça à lire, et parce que vous l’avez lu, je suis intervenu directement dans votre cerveau. Que certaines psychothérapies soient de la fumisterie, c’est une autre question.
     L’argument le plus fort contre l’idéalisme est celui de l’évolution. Du temps où on pensait que Dieu avait créé l’homme actuel comme espèce distincte, rien n’empêchait de penser dans la foulée qu’il lui avait donné, à lui et à aucun autre animal, une âme spirituelle. Si l’espèce humaine est le produit d’une évolution biologique à partir d’un mammifère ancestral, il est difficile de voir comment — et à quel moment — il a eu une âme. Est-ce que le père et la mère du premier homo sapiens sapiens avaient une âme ?  
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Jean-Paul Lévy, 1997, La fabrique de l’homme, Sciences, Éditions Odile Jacob, Paris, 409 pages, ISBN:2-7381-0519-X v
p.201:  Qu’est-ce qui pense ?
     C’est dans le cerveau que naît la pensée, on le sait depuis l’Antiquité. Certes, Aristote, comme les Amérindiens et bien d’autres, la localisait dans le cœur, mais Platon et les médecins, Hippocrate ou Galien, n’avaient pas d’hésitation quant à sa localisation cérébrale. Mais qu’est-ce qui pense ? Et en quoi l’acte de penser consiste-t-il dans le cerveau ? C’est si peu évident que le dualisme cartésien (une âme qui pense, dans un corps qui fait le reste) continue de traduire la vision la plus habituelle des humains, leur conception intuitive, et cela dans les cultures les plus diverses. Il est clair, pourtant, que cette idée revient à évacuer le problème dans le surnaturel sans chercher à le résoudre. Or ce que la neurobiologie nous montre à l’évidence aujourd’hui, c’est que la matière pense, et elle seule. Un monisme matérialiste est la seule conception scientifiquement fondée désormais, et les progrès rapides de la connaissance dans ce domaine, s’ils laissent encore bien des points d’incertitude, n’en permettent pas moins d’aborder en termes biologiques ce que l’on a longtemps cru hors du champ scientifique. Les décennies qui viennent seront probablement révolutionnaires à cet égard et marqueront, du même coup, une étape majeure dans la culture de l’humanité. Majeure, et pas facile à accepter par tous !  
 
Steven Weinberg, 1993, Dreams of a Final Theory: Search for the Ultimate Laws of Nature, Hutchinson Radius, Londres, ISBN: 0-09-177395-4 v
pp.134–135:  Even where philosophical doctrines have in the past been useful to scientists, they have generally lingered on too long, becoming of more harm than ever they were of use. Take, for example, the venerable doctrine of « mechanism », the idea that nature operates through pushes and pulls of material particles or fluids. In the ancient world no doctrine could have been more progressive. Ever since the pre-Socratic philosophers Democritus and Leucippus began to speculate about atoms, the idea that natural phenomena have mechanical causes has stood in opposition to popular beliefs in gods and demons. The Hellenistic cult leader Epicurus brought a mechanical worldview into his creed specifically as an antidote to belief in the Olympian gods. When René Descartes set out in the 1630s on his great attempt to understand the world in rational terms, it was natural that he should describe physical forces like gravitation in a mechanical way, in terms of vortices in a material fluid filling all space. The « mechanical philosophy » of Descartes had a powerful influence on Newton, not because it was right (Descartes did not seem to have the modern idea of testing theories quantitatively) but because it provided an example of the sort of mechanical theory that could make sense out of nature. Mechanism reached its zenith in the nineteenth century, with the brilliant explanation of chemistry and heat in terms of atoms. And even today mechanism seems to many to be simply the logical opposite to superstition. In the history of human thought the mechanical worldview has played a heroic role.
     That is just the trouble. In science as in politics or economics we are in great danger from heroic ideas that have outlived their usefulness.The heroic past of mechanism gave it such prestige that the followers of Descartes had trouble accepting Newton’s theory of the solar system. How could a good Cartesian, believing that all natural phenomena could be reduced to the impact of material bodies or fluids on one another, accept Newton’s view that the sun exerts a force on the earth across 93 million miles of empty space ? It was not until well into the eighteenth century that Continental philosophers began to feel comfortable with the idea of action at a distance. In the end Newton’s ideas did prevail on the Continent as well as in Britain, in Holland, Italy, France, and Germany (in that order) from 1720 on. To be sure, this was partly due to the influence of philosophers like Voltaire and Kant. But here again the service of philosophy was a negative one ; it helped only to free science from the constraints of philosophy itself.
     Even after the triumph of Newtonianism, the mechanical tradition continued to flourish in physics. The theories of electric and magnetic fields developed in the nineteenth century by Michael Faraday and James Clerk Maxwell were couched in a mechanical framework, in terms of tensions within a pervasive physical medium, often called the ether. Nineteenth-century physicists were not behaving foolishly — all physicists need some sort of tentative worldview to make progress, and the mechanical worldview seemed as good a candidate as any. But it survived too long.  
 
Commentaire:  La philosophie est à la remorque de la science et tarde à se mettre à jour.  
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