Dominique Meeùs
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Citations

G. Koursanov (éd.), 1978, Histoire de la dialectique marxiste: Étape léniniste, Éditions du Progrès, Moscou, 472 pages par Dora Sanadzé & Marina Arséniéva, traduit, 1973. v
pp.338–339:  […] au cours du développement de la science et de la philosophie se sont révélées certaines interprétations erronées de cette fonction de la dialectique [sa fonction méthodologique en science] et, partant, son application erronée dans la recherche scientifique.
     Une de ces erreurs était qu’en appliquant la dialectique aux sciences particulières, on se bornait à illustrer tels ou tels thèses, principes, lois de la dialectique par certains exemples empruntés au domaine de la connaissance des sciences particulières (les tentatives furent fréquentes, notamment, de confirmer « encore une fois les thèses et les déductions connues de la dialectique par de nouveaux faits obtenus au cours du développement des sciences particulières »). La dialectique était réduite ainsi à une somme d’exemples de vérités dialectiques connues.
     Dans la compréhension de la fonction méthodologique de la dialectique, lorsqu’on la considérait en tant que méthode, en tant que « moyen de résoudre les questions, les problèmes », etc., on commettait également l’erreur grave de l’interpréter comme permettant, en partant seulement de la doctrine dialectique, de résoudre un problème concret quelconque de telle ou telle science particulière, de justifier la véracité d’une thèse théorique quelconque d’une conception déterminée d’une science particulière. C’est ainsi que négligeant l’analyse des faits, des phénomènes concrets, certains philosophes tentaient de déduire directement de la doctrine dialectique, en partant uniquement de considérations « philosophiques » générales, des réponses aux questions de savoir si la génétique, la doctrine de N. Marr sur la langue, la conception biologique de T. Lyssenko étaient correctes, si la cybernétique, la mécanique quantique, la théorie de la relativité, etc., étaient correctes. Autrement dit, pour résoudre la question de la véracité de telle ou telle théorie, d’une thèse théorique, on cherchait à remplacer l’analyse du contenu scientifique des théories, des faits concrets, de la pratique par des références aux thèses générales de la dialectique.  
 
Louis Althusser, 1974, Philosophie et philosophie spontanée des savants (1967): Cours de philosophie pour scientifiques, Théorie (dir. : Louis Althusser), Librairie François Maspero, Paris, 160 pages v
pp.13–14:  Les propositions philosophiques sont des Thèses.
[…] une proposition philosophique est une proposition dogmatique […]
[…] des propositions dogmatiques négativement, dans la mesure où elles ne sont pas susceptibles de démonstration au sens strictement scientifique (au sens où l’on parle de démonstration en mathématiques et en logique), ni de preuve au sens strictement scientifique (au sens où l’on parle de preuve dans les sciences expérimentales).
[…] Elles peuvent seulement être dites « justes ».  
 
Commentaire:  Il se fait trop modeste comme philosophe et qualifiant les thèses philosophiques de dogmatiques, négativement, par défaut de démonstration ou de preuve. J’admets que les mathématiques connaissent des démonstrations et que les propositions philosophiques ne sont pas susceptibles de telles démonstrations. Par contre, les preuves de la science sont toujours relatives. Il s’agit de certitudes fondées sur des éléments probants. Même Popper admet que des thèses philosophiques (qui ne peuvent pas être réfutées) peuvent être argumentées et considérées comme raisonnablement certaines. Althusser parle lui-même à la page suivante de justification rationnelle.
     Mais on n’insistera jamais assez (par rapport à certaines dérives) sur la différence entre science et philosophie et de ce point de vue Althusser a raison.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
p.15:  Donc la philosphie énonce des Thèses. Propositions qui ne donnent lieu ni à démonstration ni à preuves scientifiques au sens strict, mais à des justifications rationnelles d’un type particulier, distinct.
     […] la philosophie est une discipline différente des sciences (la « nature » de ses propositions suffit ici à l’indiquer).  
 
p.23:  Mais les questions philosophiques ne sont pas les problèmes scientifiques. La philosophie traditionnelle peut donner des réponses à ses questions, elle ne donne pas de solution aux problèmes scientifiques ou autres — au sens où les scientifiques donnent des solutions à leurs problèmes. Ce qui veut dire : la philosophie ne résout pas les problèmes scientifiques au lieu et place de la science ; les questions de la philosophie ne sont pas les problèmes des sciences. Ici encore, nous prenons position dans la philosophie : la philosophie n’est pas science, ni à fortiori la science, ni la science des crises de la science, ni la science du Tout. Les questions philosophiques ne sont pas ipso facto des problèmes scientifiques.    
p.26:  La philosophie a pour fonction majeure de tracer une ligne de démarcation entre l’idéologique des idéologies d’une part, et le scientifique des sciences d’autre part.    
pp.44–45:  C’est à partir de cette situation contradictoire qu’on peut comprendre les rapports qui s’esquissent actuellement entre les différentes disciplines littéraires. Elles revendiquent le nom de sciences humaines, marquant, par le mot de sciences, leur prétention d’avoir mis fin à leur ancien rapport à leur objet. Au lieu d’un rapport culturel, c’est-â-dire idéologique, elles veulent instaurer un nouveau rapport : scientifique. Dans l’ensemble, elles pensent avoir réussi cette conversion, et le proclament dans le nom qu’elles se donnent, se baptisant elles-mêmes sciences humaines. Mais une proclamation peut être seulement une proclamation : une intention, un programme — mais aussi en partie un mythe, destiné à entretenir une illusion, la « réalisation d’un désir ».
     Il n’est pas sûr que les sciences humaines aient vraiment changé de « nature » en changeant, de nom et de méthodes. La preuve en est dans le type de rapports qui se constituent actuellement entre les disciplines littéraires : mathématisation systématique de nombre de disciplines (économie politique, sociologie, psychologie) ; et « application » des disciplines manifestement les plus avancées dans la scientificité sur les autres (rôle pilote de la logique mathématique, et surtout de la linguistique, rôle également envahissant de la psychanalyse, etc.). Contrairement à ce qui se passe dans les sciences de la nature, où les rapports sont généralement organiques, ce genre d’ « application » reste extérieur, mécanique, instrumental, technique — donc suspect. L’exemple actuel le plus aberrant de l’application extérieure d’une « méthode » (qui dans son « universalité » relève de la mode) à un objet quelconque est le « structuralisme ». Quand des disciplines sont à la recherche d’une « méthode » universelle, il y a fort à parier qu’elles ont un peu trop envie d’afficher leurs titres scientifiques pour les avoir vraiment mérités. De vraies sciences n’ont jamais besoin de faire savoir au monde qu’elles ont trouvé la recette pour le devenir.  
 
Commentaire:  Il y a une conception répandue de la dialectique qui en fait une méthode universelle, plaquée de l’extérieur, dont je trouve de même la prétendue universalité suspecte.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
p.113:  Les conditions de l’Alliance entre les scientifiques et la nouvelle philosophie matérialiste doivent être particulièrement claires. […]
     Par cette Alliance, la philosophie matérialiste est autorisée à intervenir dans la P.S.S. [philosophie spontanée des savants], et uniquement dans la P.S.S. Ce qui veut dire : la philosophie n’intervient que dans la philosophie. Elle s’interdit donc toute intervention dans la science proprement dite, dans ses problèmes, dans sa pratique. Cela ne veut pas dire qu’il y ait une séparation radicale entre la science d’une part et la philosophie d’autre part, que la science soit un domaine réservé au pur scientifique. Cela veut dire que le rôle des catégories philosophiques et même des conceptions philosophiques dans la science, dont nous n’avons pas parlé jusqu’ici […], s’exerce, entre autres formes, par l’intermédiaire de la P.S.S., et que l’intervention philosophique dont nous parlons ici est une intervention de la philosophie dans la philosophie. Il s’agit encore une fois de faire basculer le rapport des forces internes à la P.S.S. de manière à ce que la pratique scientifique ne soit plus exploitée par la philosophie, mais soit servie par elle.  
 
Jean-Pierre Changeux, 2002, L’homme de vérité, Éditions Odile Jacob, Paris, ISBN:2-7381-1119-X, traduit par Marc Kirsch chez Harvard University Press, Harvard. v
p.76:  Certains auteurs ont contesté le concept même de représentation, en soulignant qu’aucun objet du monde extérieur n’a jamais été présent ou ne sera jamais re-présenté en nous sous quelque forme que ce soit. Ils soutiennent qu’il y aurait dans les significations communes et dans la connaissance en général quelque chose d’immatériel qui échapperait à jamais à l’explication scientifique.
     Je défends ici la thèse opposée : on devrait pouvoir identifier dans le cerveau cet « élément commun » qui conduit selon Wittgenstein des individus à se comporter de la même manière. Dans un chapitre suivant (chapitre 6), je rouvrirai le débat à propos du fait que les connexions entre neurones peuvent varier considérablement d’un cerveau à l’autre, même dans le cas de vrais jumeaux. Il reste que ces systèmes de connexion différents peuvent produire les mêmes relations entre entrée et sortie, ou encore conduire aux mêmes actions sur le monde. Le problème se pose donc de savoir comment s’établissent des cartographies communes, ou des « constantes » partagées, pour les mêmes significations ou les mêmes connaissances, dans des cerveaux individuels très variables.  
 
I. Bernard Cohen, 1962, Les origines de la physique moderne: De Copernic à Newton, Petite bibliothèque Payot no 21, Payot, Paris, 192 pages, traduit par J. Métadier de The Birth of a New Physics, 1960. v
p.32:  L’année 1543 est souvent considérée comme l’année de la naissance de la science moderne. En cette année furent publiés deux livres d’importance capitale, qui conduisirent à des changements radicaux dans la conception de la nature et du monde : l’un de l’homme d’Église Nicolas Copernic, sur Les révolutions des sphères célestes, et l’autre du Flamand André Vésale, sur La contexture du corps humain.    
p.100:  La méthode employée par Galilée, telle que nous l’avons décrite, ressemble à celle utilisée par les hommes de science les meilleurs ; pourtant elle diffère radicalement de celle communément décrite dans les manuels élémentaires et présentée comme « la méthode scientifique ». La première chose à faire, explique-t-on dans les manuels, c’est de « rassembler toutes les informations pertinentes », etc. La façon habituelle de procéder, nous dit-on, consiste donc à collecter un grand nombre d’observations, ou de faire une série d’expériences, puis de mettre en ordre les résultats, de les généraliser, de chercher une relation mathématique pouvant les exprimer et, finalement, de trouver une loi. Mais Galilée procède différemment : il s’assoit à son bureau, prend une feuille de papier et un crayon, médite et crée des idées. Il commence par s’appuyer sur la conviction primordiale que la nature est simple et que l’on peut ainsi spéculer sur des abstractions naturelles ; puis il cherche une relation simple du premier degré, plutôt que d’un degré plus élevé, et trouve la relation la plus simple n’impliquant pas contradiction.    
Charles Darwin, 1965, Textes choisis: La sélection naturelle, La descendance de l’homme, Hilaire Cuny (éd.), Les classiques du peuple, Éditions sociales, Paris v
p.112:  Ce qui les [Aron et Grassé] amène à conclure [et Hilaire Cuny conclut par cette citation sa section sur la notion de mutation] :
     « On nage dans l’invraisemblance, voire dans le fantastique. Ce n’est pas tout d’affirmer, encore faut-il que les néo-darwiniens soumettent leurs principes aux réalités. »  
 
Commentaire:  Les néo-darwiniens doivent soumettre leurs principes aux réalités. C’est après tout ce qui caractérise la science. Leurs opposants peuvent se contenter d’effets de manche. La démarche est la même que celle des défenseurs du dessein intelligent.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Theodosius Dobzhansky, 1978, Le droit à l’intelligence: Génétique et égalité, Éditions Complexe, Bruxelles, 103 pages, traduit par Marc Reisinger de Genetic Diversity and Human Equality, 1973 chez BasicBooks, New York. v
pp.62–63:  L’infinie variété des êtres vivants nous fascine et nous déroute à la fois. Il n’existe pas deux êtres humains identiques, pas plus que deux sapins, deux mouches Drosophiles ou deux infusoires identiques. Le langage humain rend maniable la variété fugitive de nos perceptions. La classification et la dénomination de groupes d’objets est peut-être l’activité scientifique primordiale. Il se peut qu’elle ait précédé l’apparition de l’Homo sapiens, et elle subsistera tant qu’un animal doué de la faculté symbolique existera. Les biologistes et les anthropologues décrivent et nomment les ensembles d’organismes qu’ils étudient, afin de les identifier pour eux-mêmes, et pour que les autres puissent savoir de quoi ils parlent.
     Les êtres humains que nous rencontrons et dont nous entendons parler sont nombreux et divers. Il faut que nous les classifions et mettions une étiquette sur les différents groupes. Ainsi nous distinguons ceux qui parlent Anglais, Russe, Swahili, ou d’autres langues ; les étudiants, les ouvriers et les paysans ; les intellectuels et la « majorité silencieuse », etc. Les gens qui étudient les variations physiques, physiologiques et génétiques de l’homme trouvent pratique de distinguer différentes races. On peut définir les races comme des populations mendéliennes faisant partie de la même espèce biologique, mais différant entre elles par l’incidence de certaines variables génétiques.
     On pose souvent la question suivante : les races représentent-elles des phénomènes naturels objectifs, ou bien sont-elles de simples concepts élaborés par les biologistes et les anthropologues pour des raisons pratiques ? C’est pourquoi il faut indiquer clairement la dualité du concept de race. D’une part il se rapporte à des différences génétiques objectives entre des populations mendéliennes. D’autre part il s’agit de catégories classificatoires qui ont pour rôle pragmatique de faciliter la communication. On peut spécifier la procédure opérationnelle par laquelle on démontre que deux populations font partie ou pas d’une même race. Ces populations renferment des ensembles de génotypes différents si elles n’appartiennent pas à la même race et des ensembles semblables si elles font partie de la même race.  
 
Pierre Duhem, 1908, Σώζειν τὰ φαινόμενα (sauver les phénomènes): Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, Librairie scientifique A. Hermann et fils, Paris, 144 pages v
pp.3–4:  Le but de l’Astronomie est ici défini avec une extrême netteté ; cette science combine des mouvements circulaires et uniformes destinés à fournir un mouvement résultant semblable au mouvement des astres ; lorsque ses constructions géométriques assignent à chaque planète une marche conforme à celle que révèlent les observations, son but est atteint, car ses hypothèses ont sauvé les apparences.
     […]
     Si l’astronome doit se déclarer pleinement satisfait lorsque les hypothèses qu’il a combinées ont sauvé les apparences, l’esprit humain n’est-il pas en droit d’exiger autre chose ? Ne peut-il découvrir et analyser quelques caractères de la nature des corps célestes ? Ces caractères ne peuvent-ils lui servir à marquer certains types auxquels les hypothèses astronomiques devront nécessairement se conformer ? […]
     À côté de la méthode de l’astronome, si nettement définie par Platon, Aristote admet l’existence et la légitimité d’une telle méthode ; il la nomme méthode du physicien.  
 
Commentaire:  Au début du premier alinéa, il y a encore l’exigence platonicienne à mon sens réaliste (pour Platon) de mouvement circulaire. Cette exigence est escamotée dans la chute, réduite à « sauvé les apparences ».
     Il est assurément intéressant d’identifier clairement deux points de vue, celui de sauver les apparences et celui de découvrir ce qu’il en est en réalité dans la nature. Il est intéressant de nommer ces approches distinctes et on peut donc attribuer conventionnellement la première à l’astronome et la seconde au physicien. Je soupçonne seulement Duhem, dont la sympathie va visiblement au point de vue « de l’astronome », de solliciter les textes ou la pensée des auteurs qu’il étudie (en commençant par Platon) et on le voit dès le départ dans sa manière d’escamoter les trajectoires circulaires et leur lien avec la nature des choses. Rares sont je crois les penseurs qui se sont absolument limités au point de vue «de l’astronome» et qui n’ont eu aucune préoccupation de savoir ce qu’il en était en réalité.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Christian de Duve, Dominique Meeùs & David Pestieau. 20 septembre 2006. « Aux origines de la vie: Sur l’évolution, Darwin, le dessein intelligent et la science ». Solidaire Bruxelles. v
Du moment que vous affirmez que quelque chose n’est pas explicable, vous sortez du domaine de la science. Parce que la science est fondée sur une hypothèse de départ : que les choses sont explicables. Cela ne sert à rien de construire des laboratoires, de faire des recherches si on ne prend pas comme point de départ que ce qu’on recherche est explicable. Si je dis que quelque chose n’est pas explicable, j’exclus l’objet de ma recherche et je ferme le labo. Comme scientifique, on ne pourrait affirmer que quelque chose n’est pas explicable que quand on a épuisé toutes les possibilités d’explications.    
Commentaire:  La phrase se trouve en http://www.meeus-d.be/philo/textes/2006-09-20deDuveSolidaire.html#desseinnonscientifique.  
Ajoutée par : admin
 
Paul K. Feyerabend, 1996, Tuer le temps: Une autobiographie, Éditions du Seuil, Paris, 240 pages, ISBN:2-02-023911-6, traduit par Baudouin Jurdant de Killing Time, 1995. v
pp.115–118:  Tout cela [les explications simples de Popper] était plus facile à comprendre et plus plausible que les diverses formes de la logique inductive que j’avais trouvées chez Mill et Jørgensen. L’argument qui m’a finalement convaincu que l’induction était une escroquerie et que Popper a présenté au cours d’un séminaire de la British Society for the Philosophy of Science (c’est un argument de Duhem — mais Popper n’en dit rien) était que les lois de niveau supérieur (comme la loi de la gravitation de Newton) se trouvent souvent en conflit avec celles de niveau inférieur (comme les lois de Kepler) et que donc elles ne pouvaient pas en être dérivées, quel que soit le nombre d’hypothèses que l’on rajoutât aux prémisses. Le falsificationnisme semblait alors être une véritable alternative et j’ai craqué pour ça. Parfois je me sentais quelque peu mal à l’aise, en particulier quand je parlais avec Walter Hollitscher ; il semblait qu’il y ait un grain de sable dans la machine. Pourtant, j’utilisais la procédure dans divers domaines et j’en fis le point central de mes cours quand je commençai à enseigner.
     Aujourd’hui je vois cet épisode comme une illustration parfaite des dangers du raisonnement abstrait. Il y a beaucoup de philosophies dangereuses qui se promènent. Pourquoi dangereuses ? Parce qu’elles contiennent des éléments qui paralysent notre jugement. Le rationalisme, qu’il soit dogmatique ou critique, ne fait pas exception. Pire même : la cohérence interne de ses produits, la dimension apparemment raisonnable de ses principes, la promesse d’une méthode qui permettrait aux individus de se libérer des préjugés et le succès des sciences qui semblent être l’exploit principal du rationalisme lui confèrent une autorité presque surhumaine. Popper a non seulement fait usage de ces éléments, mais il y a encore ajouté un ingrédient paralysant de son propre cru — la simplicité. Donc, qu’est-ce qui cloche dans une philosophie cohérente qui explique ses principes d’une façon simple et directe ? Le fait qu’elle peut perdre le contact avec la réalité, ce qui veut dire, dans le cas d’une philosophie des sciences, avec la pratique scientifique. Une philosophie, après tout, n’est pas comme un morceau de musique qui peut donner du plaisir par lui-même. Elle est censée nous guider dans la confusion et peut-être nous fournir un programme pour changer. Popper savait qu’un guide ou une carte peuvent être simples, cohérents, « rationnels », tout en ne traitant de rien. Tout comme Kraft, Reichenbach et Herschel avant lui, il a alors fait une distinction entre la pratique des sciences et les normes de l’excellence scientifique et a déclaré que l’épistémologie n’avait affaire qu’à ces dernières : le monde (de la science, et du savoir en général) doit s’adapter à la carte, et non l’inverse. Pendant un certain temps j’ai raisonné de la même manière. C’était drôle de couvrir de mépris des traditions vénérables en prouvant qu’elles n’avaient « aucun sens sur le plan cognitif ». C’était même encore plus drôle de critiquer des théories scientifiques respectables en levant la baguette magique de la falsifiabilité. Je ne me rendis pas compte que j’acceptais une hypothèse importante et pas du tout évidente. Je croyais que les normes « rationnelles », dès qu’elles étaient appliquées rigoureusement et sans exceptions, pouvaient conduire à une pratique aussi flexible, riche, stimulante et technologiquement efficace que celle des sciences que nous connaissons déjà, que nous acceptons et que nous admirons. Mais l’hypothèse est fausse. Pratiqué avec détermination et sans concession, le falsificationnisme balaierait la science telle que nous la connaissons.
     Il y a quelques épisodes qui semblent obéir au modèle falsificationniste (mon exemple favori était la transition entre la théorie de l’horreur du vide et les conceptions de Torricelli et Pascal — jusqu’à ce que j’en sache plus). Mais la grande majorité des épisodes, et plus particulièrement ceux qui, selon Popper, montrent la science sous son meilleur jour, se sont déroulés d’une manière complètement différente. Ce qui ne veut pas dire que la science est « irrationnelle » — on peut rendre compte de chacune de ses étapes (comme le font des historiens comme Shapin, Schaffer, Galison, Pickering, Rudwick, Gould, Hacking, Buchwald, Latour, Biagioli, Pera et d’autres). Néanmoins, les étapes prises ensemble ne constituent que rarement un modèle cohérent obéissant à des principes universels, et les cas qui confirment de tels principes ne sont pas plus fondamentaux que les autres.
     À ce niveau-là, les arts et les sciences deviennent assez semblables. Dans l’art byzantin les visages étaient peints d’une façon sévèrement schématique : trois cercles dont la base du nez était le centre. La longueur du nez était égale à la hauteur du front et à la partie inférieure du visage — et ainsi de suite, selon la description du Manuel du peintre du mont Athos. Ces règles produisent des visages — mais dans une seule attitude (de face), sans détails et sans personnalité. Elles se trouvent en conflit avec presque tout ce qui ne relève pas d’une école byzantine particulière. De la même manière, les règles de Popper peuvent produire une science byzantine ; elles ne sont pas totalement inefficaces. Mais leurs résultats n’ont que très peu de chose à voir avec la science de Newton, Faraday, Maxwell, Darwin, Einstein et Bohr (Otto Neurath, il y a bien longtemps déjà, avait adressé exactement les mêmes critiques à Popper).  
 
Commentaire:  Très bonne critique des limites de la pensée de Popper et des dangers de la séduction du rationalisme.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
J. B. S. Haldane, 1946, La philosphie marxiste et les sciences, Éditions sociales, Paris, 248 pages, traduit par Émile Bottigelli de The Marxist Philosophy and the Sciences, 1938. v
pp.37–38:  À n’importe quelle étape du développement de la science, nous pouvons expliquer des contradictions qui embarrassaient nos ancêtres. Aujourd’hui, par exemple, au lieu de dire comme Platon qu’une table est à la fois dure et molle, nous pouvons vérifier par certaines mesures le degré de dureté du bois, sa résistance à la rupture, etc.
     Il y a un certain nombre de choses qui étaient paradoxales pour Platon et qui ne le sont plus pour nous. D’autre part, des contradictions nouvelles ont apparu de notre temps qui semblent nous embarrasser autant que les contradictions que nous trouvons futiles et qui embarrassaient Platon. Par exemple, les électrons semblent avoir en même temps des propriétés qui nous obligent à les considérer comme des particules, et d’autres propriétés qui ne s’expliquent que s’ils sont des systèmes ondulatoires. Dans deux mille ans d’ici, ces difficultés paraîtront certes très élémentaires, mais je pense que nos descendants rencontreront sans doute des contradictions inhérentes à la matière qu’ils trouveront très difficile de résoudre.  
 
Commentaire:  Pour lui, les contradictions, bien qu’il les dise à la fin parfois « inhérentes », seraient toujours réductibles. Elles ne seraient que la marque de l’insuffisance momentanée de nos connaissances. Devant une situation qui nous apparaît comme contradictoire, il vaut mieux admettre et prendre en compte la contradiction que d’adopter un point de vue unilatéral, mais il faut s’attendre à ce que la contradiction cesse d’en être une avec le progrès de la science. Ainsi la contradiction prend elle aussi, dialectiquement, un caractère historique.
     Je trouve remarquable sa sérénité devant ce qu’on a appelé le problème de l’ « interprétation de Copenhague » de la mécanique quantique. Pour beaucoup d’acteurs et de commentateurs de l’époque, cela appelait une révision déchirante de toutes nos conceptions philosophiques. Encore aujourd’hui, beaucoup de commentateurs glosent sur cette fameuse contradiction, sans réaliser qu’elle est devenue un faux problème dans une théorie des champs qui admet des créations et annihilations de particules. Haldane qui n’est pas physicien, parlant en 1938, est convaincu qu’on trouvera une explication non contradictoire à cette contradiction apparente.  
Ajoutée par : admin
 
pp.45–46:  Si certains veulent étudier ce sujet (*) en détail, je leur recommanderai de lire le Feuerbach et l’Anti-Dühring, en se rappelant qu’ils furent écrits du point de vue de la science d’il y a soixante ans et que, par conséquent, certaines des affirmations qui s’y rencontrent devraient évidemment être modifiées pour satisfaire aux développements récents de la science.    
Commentaire:  (*) Il vient de commenter la phrase d’Engels sur « La grande idée fondamentale selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus… ».
     Il dit très simplement comment il ne faut pas prendre à la lettre ce qu’Engels dit en matière scientifique et qui est dépassé aujourd’hui, mais il ne rejette pas Engels pour autant, il le replace dans une perspective historique.  
Ajoutée par : admin
 
p.55:  Dans l’application du marxisme à la science, nous devons procéder avec la plus grande circonspection. Dans le cas le plus favorable, le marxisme ne pourra dire à un savant que ce qu’il doit chercher. Il lui dira rarement, s’il le fait jamais, ce qu’il est sur le point de trouver et si on se mèle de le transformer en dogme, il est plus qu’inutile.    
Julian Huxley, 1950, La génétique soviétique et la science mondiale, Stock, Paris, 272 pages, traduit par Jules Castier de Sovietic Genetics and World Science, 1949 chez Chatto & Windus, Londres. v
pp.33–36:  Il faut insister sur ce que le statut scientifique du mitchourinisme est fort différent de celui du néo-mendélisme. Celui-ci comprend un grand nombre de faits et de lois qui ont été vérifiés à mainte reprise, et de façon indépendante, par des savants du monde entier (et beaucoup d’entre eux aussi, par des amateurs et des étudiants) ; la constitution héréditaire qu’il postule — celle d’un grand nombre de gènes disposés de façon régulière à l’intérieur des chromosomes — a été établie comme objectivement vraie ; et ses principes théoriques découlent tous directement de ce fait central, d’une constitution particulaire portée par des chromosomes.
     D’autre part, beaucoup d’entre les résultats revendiqués comme faits par les mitchouriniens (savoir : l’hybridation végétative et l’hérédité des caractères acquis) ne se sont pas révélés susceptibles de vérification par les savant hors de la Russie ; et d’autres (savoir : la « dislocation » de l’hérédité par les croisements) s’interprètent également bien suivant les principes mendéliens. En outre, il est notoire que les mitchouriniens ont négligé beaucoup d’entre les précautions habituelles prises par les généticiens occidentaux pour assurer la validité de leurs expériences, et qu’ils ont, de propos délibéré, rejeté l’usage de l’analyse statistique pour contrôler la signification scientifique de leurs résultats numériques.
     […]
     Nous pourrions peut-être résumer de la façon suivante la différence entre les deux systèmes (et c’est une différence fort importante). Le mendélisme représente le développement cohérent d’un concept scientifique central, dont la formulation était nécessaire, comme étant la seule façon dont pouvaient s’expliquer certains faits observés. (Le concept était celui du facteur-unité de l’hérédité, appelé plus tard gène, et les fait étaient ceux qu’avait obtenus Mendel en croisant des variétés de pois.) Le développement a consisté, d’une part, en la généralisation de ce concept, et, d’autre part, en son perfectionnement.
     […]
     Le mitchourinisme, par contre, représente le promulgation d’une idée centrale ; et cette idée n’est pas la seule façon dont puissent s’expliquer les faits (puisque les uns s’expliqueraient également bien, ou mieux, comme étant dus à des méthodes défectueuses, et d’autres, comme dus à d’autres causes). Cette idée est dans une large mesure une idée préconçue, qui a été imposée aux faits, au lieu de naître d’eux ; quand les faits ne s’adaptent pas à l’idée, on en nie l’importance, ou même l’existence. À l’inverse du néo-mendélisme, il n’est pas quantitatif, du sorte qu’il manque de précision. Sa principale nouveauté, l’affirmation selon laquelle l’hérédité est le résultat de l’assimilation des influences extérieures, est fondée uniquement sur l’analogie, et non sur l’expérimentation ou l’observation scientifiques.
     Voilà ce que l’ai voulu dire lorsque j’ai déclaré que le mitchourinisme est une doctrine. C’est une doctrine essentiellement non scientifique ou pré-scientifique, appliquée à une branche de la recherche scientifique, et non pas en soi une branche de la science.  
 
Commentaire:  Par « particulaire » (à la fin du premier alinéa du passage cité), il vise le point de vue atomiste (au sens figuré, pas de la physique) d’une génétique basée sur les unités discrètes que sont les gènes.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
pp.61–63:  En premier lieu, on insiste souvent [dans le rapport de la session de l’été 1948 de l’Académie d’agronomie] sur la vérité ou la fausseté de l’ « enseignement » (« doctrine », « point de vue », ou « tendance »), qui rappelle la scolastique plutôt que la science.
     […]
     La vérité ou la fausseté de la doctrine se rattache, comme il a déjà été indiqué, aux rapports des théories scientifiques avec l’orthodoxie politico-philosophique. Ce thème revient constamment au cours de toute la controverse.  
 
Commentaire:  Il donne de nombreux exemples textuels (c’est lui qui souligne, je pense) :
— la seule tendance vraie dans la science [en biologie, c’est le mitchourinisme] (Pérov)
— [des exemples] étayant l’enseignement de Mitchourine (Noujdine)
— l’enseignement de Darwin […] a marqué le début de la biologie scientifique (Lyssenko)
— une véritable théorie scientifique est née — l’enseignement mitchourinien (Lyssenko)
— il faudrait qu’ils renonçassent [les néo-mendéliens] à chacun des concepts théoriques de leur doctrine fausse (Prezent)
— l’académie […] doit devenir un centre scientifique pour l’élaboration approfondie de la doctrine mitchourinienne (résolution finale)
— l’enseignement de Mitchourine est matérialiste et progressiste, alors que l’enseignement de Weismann, de Mendel et de Morgan est réactionnaire et idéaliste
     Il faudrait s’assurer que ce n’est pas un effet dû à une particularité de la langue russe ou à sa traduction en français ou en anglais. Sinon dans mon enfance, on parlait de l’enseignement du Christ. On n’aurait jamais dit l’enseignement de Newton.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Michel Jouvet, 1992, Le sommeil et le rêve, Éditions Odile Jacob, Paris, 224 pages, ISBN 2-7381-0154-2 v
p.13:  Je ne crois pas que dans la science il puisse y avoir une démarche très cohérente. Je ne crois pas, non plus, qu’il soit possible d’ « administrer » la recherche. S’il y a un domaine où il faut laisser le plus de liberté, c’est bien celui de la recherche. L’ « administrer » ce serait forcément le faire en fonction de certains dogmes, de certaines vérités. Or, par définition, plus une vérité est connue, plus elle est médiatisée, plus elle a de chances de bloquer les autres voies de la recherche.    
Jean-Paul Lévy, 1997, La fabrique de l’homme, Sciences, Éditions Odile Jacob, Paris, 409 pages, ISBN:2-7381-0519-X v
p.279:  La conscience primaire que je partage avec mon chien
     S’il est une fonction cérébrale mal comprise, c’est bien la conscience, cet étrange processus qui fait que nous savons que nous voyons ou que nous pensons, et même que nous savons que nous le savons. Nous avons beaucoup de mal à analyser et à définir ce phénomène. Toujours présente, sauf durant le sommeil lent, la conscience nous met en communication avec le monde et avec nous-même, mais nous ne la dirigeons qu’en certains instants privilégiés. Les neurobiologistes […] commencent seulement à aborder l’étude de la conscience, timidement, avec des méthodes encore maladroites. C’est donc l’un des domaines dans lesquels les philosophes continuent à spéculer, ce qui témoigne, à l’évidence, de l’insuffisance des connaissances scientifiques. L’histoire des connaissances est celle d’un recul permanent de la spéculation abstraite des philosophes, parfois géniale, mais somme toute fort peu productrice de connaissances, devant les méthodes de la science. Mais la conscience est un domaine où la science ne pénètre encore qu’à pas comptés.  
 
Commentaire:  Intéressante conception de la philosophie occupant le terrain que la science n’occupe pas encore suffisamment, au point que l’intervention de la philosophie peut servir à diagnostiquer l’immaturité d’une science. A contrario, l’histoire de la connaissance est celle du recul de la philosophie.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
p.311:  Les étapes majeures des progrès des cultures paléolithiques se sont donc succédé à des intervalles de centaines d’abord, puis de dizaines de millénaires. Avec les civilisations néolithiques, l’agriculture, l’élevage, la poterie, puis l’emploi des métaux, les villes, l’écriture, et les cultures historiques antiques, tout s’est déroulé beaucoup plus vite, en quelques millénaires, avec des étapes principales séparées de quelques siècles seulement. C’est avec la science que l’accélération suivante s’est produite. Depuis l’Antiquité, ce mot recouvrait le début des mathématiques et de l’astronomie, mais aussi, et pour l’essentiel, de pures spéculations qui n’avaient rien de scientifique, au sens où nous l’entendons. Autour de la Renaissance seulement et au début de l’âge classique, la science devient observation rigoureuse, des corps par l’anatomie ou des planètes par la lunette astronomique, mais elle devient aussi mesures et calculs appliqués à ces mesures. C’est le tournant décisif, le moment de la véritable naissance des sciences.
     C’est aussi celui où se produit un événement capital de l’histoire humaine, dont les conséquences finales restent aujourd’hui encore imprévisibles : la séparation progressive mais inéluctable de la foi et de la raison, que les querelles théologiques des siècles précédents n’avaient abordée que de façon spéculative. Les acquis scientifiques posaient le problème en des termes nouveaux et qui n’allaient cesser de se préciser. Les penseurs de la foi, malheureusement, ont manqué du génie qu’il leur aurait fallu pour percevoir le prodigieux événement qui s’ébauchait, si bien qu’ils ont stupidement continué à prétendre régenter la raison. Les processus de mutation des idées indispensables au progrès, il est vrai, sont la base de la science, alors que la foi requiert plutôt l’élimination des mutants.  
 
p.399:  […] une évolution majeure de notre culture, intégrant véritablement la pensée scientifique — et non plus seulement technique —, serait nécessaire. Dans un monde tout imprégné de science, nous vivons une étrange situation : moins qu’à aucune autre époque la science ne fait partie de la culture. La formation de l’intellectuel du 20e siècle le laisse en général d’une ignorance étonnante en matière scientifique et prêt, comme le politique, à croire n’importe quelle absurdité. On pourrait pourtant souhaiter voir les hommes se passionner pour ce qui est, et recréer à partir de cette passion une culture. Cela impliquerait une profonde évolution de nos enseignements.    
Henri Lefebvre, 1974, Le matérialisme dialectique, Nouvelle encyclopédie philosophique (dir. : Henri Delacroix & Émile Bréhier), Presses universitaires de France, Paris, 168 pages v
pp.16–17:  La logique formelle a engagé la pensée rationnelle dans une série de conflits. Le premier est un conflit entre la rigueur et la fécondité. Dans le syllogisme (même s’il n’est pas absolument stérile) la pensée n’est rigoureusement cohérente qu’en se maintenant dans la répétition des mêmes termes. Il est bien connu que l’induction rigoureuse n’est pas celle qui permet de passer des faits aux lois. Tout fait, toute constatation expérimentale introduisent dans la pensée un élément neuf, donc sans nécessité du point de vue du formalisme logique. Les sciences se sont développées en dehors de la logique formelle, et même contre elle. Mais alors si la science est féconde, elle ne part pas de vérités nécessaires, elle ne suit pas un développement rigoureux. La logique et la philosophie restent hors des sciences, ou ne viennent qu’après elles, pour constater leurs méthodes spécifiques, sans rien leur apporter. Réciproquement les sciences sont extérieures à la philosophie — au-dessous ou au-dessus d’elle — et leurs méthodes de découverte n’ont rien à voir avec la logique rigoureuse. Le savant prouve le mouvement de la pensée en avançant dans la connaissance; mais le philosophe se venge en mettant en question la valeur de la science. Le conflit entre la rigueur et la fécondité s’élargit; il fait naître le problème de la connaissance et de la valeur de la science.    
Commentaire:  C'est un énoncé raisonnable des limites de la logique formelle. Il est vrai que la science ne traite pas que du nécessaire mais du contingent et que ce n’est pas la logique qui dira ce qui est vrai. La certitude, même si elle utilise la logique, est obtenue en dehors d’elle. Le problème est bien posé. J'attends toujours que des hégéliens y apportent une solution acceptable.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Georges Politzer, Guy Besse & Maurice Caveing, 1954, Principes fondamentaux de philosophie, Éditions sociales, Paris, X + 532 pages v
p.10:  Quant au matérialisme dialectique, il a un double objet :
     – en tant que dialectique, il étudie les lois les plus générales de l’univers, lois communes à tous les aspects du réel, depuis la nature physique jusqu’à la pensée, en passant par la nature vivante et la société. […] C’est le progrès des sciences qui leur [Marx et Engels] a permis de découvrir et de formuler les lois les plus générales, communes à toutes les sciences et que la philosophie expose.
     – en tant que matérialisme, la philosophie marxiste est une conception scientifique du monde, la seule scientifique, c’est-à-dire la seule conforme à ce que nous enseignent les sciences. Or qu’enseignent les sciences ? Que l’univers est une réalité matérielle, que l’homme n’est pas étranger à cette réalité et qu’il peut la connaître, et par là la transformer (comme le montrent les résultats pratiques obtenus par les diverses sciences). […] Le matérialisme marxiste ne s’identifie pas aux sciences, car son objet n’est pas tel aspect limité du réel (c’est là l’objet des sciences), mais la conception du monde dans son ensemble, conception que toutes les sciences admettent implicitement, même si les savants ne sont pas marxistes.  
 
Commentaire:  Les considérations sur le matérialisme sont frustes mais acceptables. Celles sur la dialectique, il est difficile de les qualifier : elles sont absurdes. On ne peut pas vraiment les dire fausses parce qu’il faudrait d’abord pour cela qu’elles aient un sens.
Il n’y a qu’un ordre de réalité, mais différents niveaux de complexité qui ont des sciences et des lois spécifiques. Il ne peut y avoir de "lois communes à tous les aspects du réel" qui soient autres que des banalités. Il ne peut y avoir de "lois communes à toutes les sciences" sinon on n’écrirait pas sciences au pluriel. Et si de telles lois pouvaient exister pour les sciences, ce serait aux sciences de les exposer et non à la philosophie. Cette prétention de la philosophie à dicter aux sciences des lois, "générales" ou non, s’oppose à la différence entre sciences et philosophie (mal ?) défendue plus loin.
     Cela montre en fait que la conception que les auteurs ont de la relation et de la différence entre science et philosophie n’est pas correcte. Ils en font essentiellement une différence extensionnelle ("tel aspect" opposé à "dans son ensemble"), alors qu’il faut les situer sur des plans différents.  
Ajoutée par : admin
 
p.11:  Le matérialisme dialectique ne s’identifie pas aux sciences, avons-nous dit. Mais nous venons de voir aussi que les sciences sont nécessairement dialectiques (puisqu’elles ne peuvent se constituer si elles méconnaissent les lois les plus générales de l’univers) et matérialistes (puisqu’elles ont pour objet l’univers matériel). Donc le matérialisme dialectique est inséparable des sciences. Il ne peut progresser qu’en s’appuyant sur elles ; il en fait la synthèse. Mais en retour, il aide puissamment les sciences, comme nous le verrons.    
Commentaire:  Il faut savoir ce qu’on veut. Si le matérialisme dialectique progresse en s’appuyant sur les sciences (bravo : c’est la seule conception matérialiste de la dialectique), il faut se souvenir, d’un point de vue dialectique, que les sciences aussi ont une histoire, et s’appuyer sur les sciences d’aujourd’hui. Mais il est alors absurde d’imposer normativement à la science « les lois les plus générales de l’univers » basées sur les illusions ou les prétentions d’un philosophe du 19e (Hegel) dont la culture scientifique était limitée, même au regard de la science de son temps.
     Quant à savoir où et quand ce genre de dialectique aussi absurde que normative a jamais aidé « puissamment » les sciences, eh bien « nous le verrons », il faut que je lise tout, mais j’en doute.  
Ajoutée par : admin
 
Bertrand Russell, 1971, La méthode scientifique en philosophie: Notre connaissance du monde extérieur, Petite bibliothèque Payot no 171, Payot, Paris, 256 pages, traduit par Philippe Devaux de Our Knowledge of the External World chez George Allen & Unwin Ltd, Londres. v
pp.40–41:  Toute proposition concernant l’avenir appartient par son objet à quelque science particulière et ne peut être affirmée avec quelque certitude, s’il en est, qu’à l’aide des méthodes propres à cette science. La philosophie n’est pas un chemin raccourci pour atteindre aux mêmes résultats que ceux que l’on poursuit dans d’autres sciences. Si elle a un véritable objet, elle doit avoir son domaine propre, et chercher des résultats que les autres sciences ne peuvent, ni prouver, ni controuver.
     S’il existe une pareille étude, l’idée d’une philosophie qui consiste en propositions que les autres sciences ne rencontrent pas est grosse de conséquences. Toutes les questions qui ont un intérêt humain — comme, par exemple, la question de la vie future —, du moins en théorie, appartiennent à des sciences spéciales et peuvent recevoir, en théorie du moins, une preuve empirique. Les philosophes se sont trop souvent permis, par le passé, de se prononcer sur des questions empiriques, et se sont trouvés finalement en conflit, d’une façon désastreuse, avec des faits bien attestés. Nous devons donc renoncer à 1’espoir que la philosophie puisse promettre satisfaction à nos désirs pratiques. Ce qu’elle peut, lorsqu’elle en est complètement puritiée, c’est nous aider à comprendre les aspects généraux du monde et l’analyse logique des choses familières mais complexes. En exécutant ce plan, en suggérant de fécondes hypothèses, elle peut être immédiatement utile aux sciences, notamment aux mathématiques, à la physique et à la psychologie. Mais une véritable philosophie scientifique ne peut se flatter d’en appeler à personne d’autre qu’à ceux qui ont le désir de comprendre, et d’échapper à certain obscurantisme intellectuel. Elle procure dans son domaine le genre de satisfaction que procurent les autres sciences. Mais elle n’apporte, ni ne veut apporter une solution au problème de la destinée humaine ou de l’univers.  
 
Pierre Thuillier. 1972. « Qu’est-ce que l’émergence ? ». In Jeux et enjeux de la science. Paris: Éditions Robert Laffont 66–86. v
p.75:  La communauté scientifique n’affirme pas de façon solennelle que tout sera réduit, mais il apparaît que le progrès des sciences signifie progrès des réductions ; parfois elles se dérobent, mais elles sont souhaitées et bien accueillies. La possibilité de « réduire » joue donc le rôle d’une grande hypothèse méthodologique. On a là presque une définition de la science : étudier scientifiquement un phénomène, c’est le mettre en relation avec d’autres phénomènes. Il suffirait d’ajouter que cette activité doit obéir à certaines normes (définition et mesure des « êtres » scientifiques, contrôle intervenant sous une forme ou sous une autre, etc,). L’émergentiste, en revanche, se trouve dans une situation toujours menacée : les émergences ressemblent à la peau de chagrin…
A moins… A moins qu’on ne demande à la science d’étudier comment les qualités « substantielles » se propagent des éléments vers le tout. On est en droit de regretter que la science du cheval ne se ramène pas à l’étude de la diffusion des « chevaléités » atomiques ; ou encore, comme on 1’a vu, que la physique ne recherche pas comment les « liquidités » atomiques de H et 0 expliquent la liquidité de l’eau. Cela supposerait que les atomes en question recèlent en eux une image réduite de toutes les « propriétés » qu’ils pourraient expliquer.  
 
Steven Weinberg, 1993, Dreams of a Final Theory: Search for the Ultimate Laws of Nature, Hutchinson Radius, Londres, ISBN: 0-09-177395-4 v
p.43:  The reason we give the impression that we think that elementary particle physics is more fundamental than other branches of physics is because it is.    
Commentaire:  Joliment dit. On pourrait trouver que c’est le comble de la prétention, comme de dire : « Nous avons raison parce que nous avons raison. » Une autre manière de voir les choses, c’est qu’il ne fait que s’incliner modestement devant la réalité et que les prétentieux sont ceux qui ne veulent pas tenir compte de la réalité du caractère fondamental de la physique.  
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pp.132–133:  The insights of philosophers have occasionally benefited physicists, but generally in a negative fashion — by protecting them from the preconceptions of other philosophers.
     I do not want to draw the lesson here that physics is best done without preconceptions. At any one moment there are so many things that might be done, so many accepted principles that might be challenged, that without some guidance from our preconceptions one could do nothing at all. It is just that philosophical principles have not generally provided us with the right preconceptions. In our hunt for the final theory, physicists are more like hounds than hawks ; we have become good at sniffing around on the ground for traces of the beauty we expect in the laws of nature, but we do not seem to be able to see the path to the truth from the heights of philosophy.
     Physicists do of course carry around with them a working philosophy. For most of us, it is a rough-and-ready realism, a belief in the objective reality of the ingredients of our scientific theories. But this has been learned through the experience of scientific research and rarely from the teachings of philosophers.
     This is not to deny all value to philosophy, much of which has nothing to do with science. I do not even mean to deny all value to the philosophy of science, which at its best seems to me a pleasing gloss on the history and discoveries of science. But we should not expect it to provide today’s scientists with any useful guidance about how to go about their work or about what they are likely to find.  
 
Commentaire:  Il commence par minimiser l’importance de la philosophie pour la science. Il se contredit ensuite et contredit le titre du chapitre en écrivant sur le matérialisme, l’idéalisme et le positivisme plein de choses intéressantes et cruciales pour la science.  
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pp.134–135:  Even where philosophical doctrines have in the past been useful to scientists, they have generally lingered on too long, becoming of more harm than ever they were of use. Take, for example, the venerable doctrine of « mechanism », the idea that nature operates through pushes and pulls of material particles or fluids. In the ancient world no doctrine could have been more progressive. Ever since the pre-Socratic philosophers Democritus and Leucippus began to speculate about atoms, the idea that natural phenomena have mechanical causes has stood in opposition to popular beliefs in gods and demons. The Hellenistic cult leader Epicurus brought a mechanical worldview into his creed specifically as an antidote to belief in the Olympian gods. When René Descartes set out in the 1630s on his great attempt to understand the world in rational terms, it was natural that he should describe physical forces like gravitation in a mechanical way, in terms of vortices in a material fluid filling all space. The « mechanical philosophy » of Descartes had a powerful influence on Newton, not because it was right (Descartes did not seem to have the modern idea of testing theories quantitatively) but because it provided an example of the sort of mechanical theory that could make sense out of nature. Mechanism reached its zenith in the nineteenth century, with the brilliant explanation of chemistry and heat in terms of atoms. And even today mechanism seems to many to be simply the logical opposite to superstition. In the history of human thought the mechanical worldview has played a heroic role.
     That is just the trouble. In science as in politics or economics we are in great danger from heroic ideas that have outlived their usefulness.The heroic past of mechanism gave it such prestige that the followers of Descartes had trouble accepting Newton’s theory of the solar system. How could a good Cartesian, believing that all natural phenomena could be reduced to the impact of material bodies or fluids on one another, accept Newton’s view that the sun exerts a force on the earth across 93 million miles of empty space ? It was not until well into the eighteenth century that Continental philosophers began to feel comfortable with the idea of action at a distance. In the end Newton’s ideas did prevail on the Continent as well as in Britain, in Holland, Italy, France, and Germany (in that order) from 1720 on. To be sure, this was partly due to the influence of philosophers like Voltaire and Kant. But here again the service of philosophy was a negative one ; it helped only to free science from the constraints of philosophy itself.
     Even after the triumph of Newtonianism, the mechanical tradition continued to flourish in physics. The theories of electric and magnetic fields developed in the nineteenth century by Michael Faraday and James Clerk Maxwell were couched in a mechanical framework, in terms of tensions within a pervasive physical medium, often called the ether. Nineteenth-century physicists were not behaving foolishly — all physicists need some sort of tentative worldview to make progress, and the mechanical worldview seemed as good a candidate as any. But it survived too long.  
 
Commentaire:  La philosophie est à la remorque de la science et tarde à se mettre à jour.  
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pp.141–142:  Positivism did harm in other ways that are less well known. There is a famous experiment performed in 1897 by J. J. Thomson, which is generally regarded as the discovery of the electron. […] It turned out that the amount of bending of these rays was consistent with the hypothesis that they are made up of particles that carry a definite quantity of electric charge and a definite quantity of mass. […] For this, Thomson regarded himself, and has become universally regarded by historians, as the discoverer of a new form of matter, a particle […] : the electron.
     Yet the same experiment was done in Berlin at just about the same time by Walter Kaufmann. The main difference between Kaufmann’s experiment and Thomson’s was that Kaufmann’s was better. […] Thomson was working in an English tradition going back to Newton, Dalton, and Prout — a tradition of speculation about atoms and their constituents. But Kaufmann was a positivist ; he did not believe that it was the business of physicists to speculate about things that they could not observe. So Kaufmann did not report that he had discovered a new kind of particle, but only that whatever it is that is flowing in a cathode ray, it carries a certain ratio of electric charge to mass.
     The moral of this story is not merely that positivism was bad for Kaufmann’s career. Thomson, guided by his belief that he had discovered a fundamental particle, went on and did other experiments to explore its properties. He found evidence of particles with the same ratio of mass to charge emitted in radioactivity and from heated metals, and he carried out an early measurement of the electric charge of the electron. This measurement, together with his earlier measurement of the ratio of charge to mass, provided a value for the mass of the electron. It is the sum of all these experiments that really validates Thomson’s claim to be the discoverer of the electron, but he would probably never have done them if he had not been willing to take seriously the idea of a particle that at that time could not be directly observed.  
 
Ludwig Wittgenstein, 1993, Tractatus logico-philosophicus, suivi de Investigations philosophiques, Tel no 109, Éditions Gallimard, Paris, 367 pages, ISBN:2-07-070773-3, traduit par Pierre Klossowski. v
pp.51–53:  4.1 — La proposition représente l’existence et la non-existence des états de choses.
4.11 — La totalité des propositions vraies constitue la totalité des sciences de la nature.
4.111 — La philosophie n’est aucune des sciences de ia nature.
     (Le mot « philosophie » doit signifier quelque chose qui est au-dessus ou au-dessous, mais non pas à côté des sciences de la nature.)
4.112 — Le but de la philosophie est la clarification logique de la pensée.
     La philosophie n’est pas une doctrine mais une activité.
     Une œuvre philosophique consiste essentiellement en élucidations.
     Le résultat de la philosophie n’est pas un nombre de « propositions philosophiques », mais le fait que des propositions s’éclaircissent.
     La philosophie a pour but de rendre claires et de délimiter rigoureusement les pensées qui autrement, pour ainsi dire, sont troubles et floues.
4.1121 — La psychologie n’est pas plus apparentée à la philosophie qu’aucune autre des sciences de la nature.
     La théorie de la connaissance constitue la philosophie de la psychologie.
     Mon étude du langage des signes ne répond-il pas à l’étude des processus de pensée, que les philosophes ont tenue pour tellement essentielle à la philosophie de la logique 7 Sauf qu’ils s’embrouillaient le plus souvent dans des investigations psychologiques inessentielles, et il y a un danger analogue dans ma propre méthode.
4.1122 — La théorie darwiniste n’a pas plus de rapport avec la philosophie qu’aucune autre hypothèse des sciences de la nature.
4.113 — La philosophie limite le domaine discutable des sciences de la nature.
4.114 — Elle doit délimiter le concevable, et, de la sorte, l’inconcevable.
     Elle doit limiter de l’intérieur l’inconcevable par le concevable.
4.115 — Elle signifiera l’indicible, en représentant clairement le dicible.
4.116 — Tout ce qui peut être en somme pensé, peut être clairement pensé. Tout ce qui se laisse exprimer, se laisse clairement exprimer.  
 
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