Dominique Meeùs
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Citations

Jean-Pierre Changeux, 2002, L’homme de vérité, Éditions Odile Jacob, Paris, ISBN:2-7381-1119-X, traduit par Marc Kirsch chez Harvard University Press, Harvard. v
p.20:  Nous avons pris nos distances avec le « matérialisme naïf » de jadis qui était la cible trop facile des philosophes idéalistes. Nous sommes entrés dans l’ère du « matérialisme instruit » […]
     La physique et la chimie contemporaines constituent en effet des mondes en perpétuel changement, triomphes du rationalisme progressif.  
 
Commentaire:  Marx et Engels ont voulu fonder un matérialisme nouveau, dépassant les rigidités du matérialisme ancien. On a appelé ça matérialisme dialectique. L’expression « matérialisme instruit » est intéressante en ce qu’elle met en avant l’apport du développement de la science. (Le contexte indique qu’il emploie ici « rationalisme » dans un sens matérialiste.)  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Gabriel Dover, 2001, Dear Mr Darwin: Letters on the Evolution of Life and the Human Nature, Phoenix (Orion Books Ltd), Londres, 268 pages, ISBN:0-75381-127-8 v
p.174:  It is interesting that quantitative changes probably precede qualitative changes in biology. This reminds me of Karl Marx’s concept of dialectical materialism. Quantitative changes need to accumulate to a certain point before they cause a qualitative change in state — like heating liquid water to the fixed point at which it turns into gaseous steam, or cooling water to the point at which it turns into solid ice. This is similar to the processes of evolution, whether by natural selection or molecular drive. But biological organisms are not like the simple case of water because we do not know at what point we should be expecting a change of state, be it a new species, a new appendage or a new example of molecular coevolution.    
Pierre Lepape, 1992, Diderot, Éditions France Loisirs, Paris, 414 pages, ISBN:2-7242-6885-7 v
p.338:  Les abstractions, répète Diderot, sont des filets à mailles larges qui ne ramènent à la surface que les gros poissons de la réalité. Le reste leur échappe, et donc la réalité elle-même, qui est faite de mille choses diverses, d’une pluralité d’exceptions sans la prise en compte desquelles on ne comprend rien. L’exception, le phénomène qui ne rentre pas dans la théorie, c’est précisément ce qu’il faut étudier pour avancer, pour s’élever dans la connaissance.
     Lorsque Diderot abordera directement la philosophie politique — dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron —, ou quand il cherchera à conseiller Catherine II, il n’oubliera pas les leçons d’analyse concrète apprises auprès du petit abbé Galiani : on ne commande au réel qu’en se soumettant à sa diversité.  
 
Commentaire:  Lepape ne donne malheureusement pas de références précises de ce que « répète » Diderot. Il faudrait rechercher les textes liés à Galiani.  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Richard Levins & Richard C. Lewontin, 1985, The Dialectical Biologist, Harvard University Press, Harvard v
pp.191–192:  Dialectical materialism is not, and never has been, a programmatic method for the solution of particular physical problems. Rather, dialectical analysis provides us with an overview and a set of warning signs against particular forms of dogmatism and narrowness of thought. It tells us: “Remember that history may leave an important trace”; “Remember that being and becoming are dual aspects of nature”; “Remember that conditions change and that the conditions necessary to the initiation of some processes may be destroyed by the process itself”; “Remember to pay attention to real objects in space and time and not lose them utterly in idealised abstractions”; “Remember that qualitative effects of context and interaction may be lost when phenomena are isolated”, and above all else, “Remember that all the other caveats are only reminders and warning signs whose application to different circumstances of the real world is contingent”.    
Commentaire:  J’en propose la traduction suivante :
(0) Le matérialisme dialectique n’est pas, et n’a jamais été, une méthode systématique pour la solution de problèmes physiques particuliers. L’analyse dialectique nous donne plutôt une vue d’ensemble et une série de signaux qui nous avertissent contre des formes particulières de dogmatisme et d’étroitesse de la pensée. Il nous dit :
(1) « rappelez-vous que l’histoire peut laisser une marque importante » ;
(2) « rappelez-vous que l’être et le devenir sont des aspects duaux de la nature » ;
(3) « rappelez-vous que les conditions changent et que les conditions nécessaires à l’enclenchement de certains processus peuvent être détruites par le processus lui-même » ;
(4) « rappelez-vous de prêter attention à aux objets réels dans l’espace et le temps et de ne pas les perdre complètement dans des abstractions idéalisées » ;
(5) « rappelez-vous que des effets de contexte qualitatifs et l’interaction peuvent être perdus quand on isole les phénomènes » ;
et par-dessus tout,
(6) « rappelez-vous que toutes les autres mises en garde ne sont que des rappels et des signaux d’avertissement dont l’application aux différentes situations du monde réel est contingente ».  
Ajoutée par : Dominique Meeùs
 
Georges Politzer, Guy Besse & Maurice Caveing, 1954, Principes fondamentaux de philosophie, Éditions sociales, Paris, X + 532 pages v
p.10:  Quant au matérialisme dialectique, il a un double objet :
     – en tant que dialectique, il étudie les lois les plus générales de l’univers, lois communes à tous les aspects du réel, depuis la nature physique jusqu’à la pensée, en passant par la nature vivante et la société. […] C’est le progrès des sciences qui leur [Marx et Engels] a permis de découvrir et de formuler les lois les plus générales, communes à toutes les sciences et que la philosophie expose.
     – en tant que matérialisme, la philosophie marxiste est une conception scientifique du monde, la seule scientifique, c’est-à-dire la seule conforme à ce que nous enseignent les sciences. Or qu’enseignent les sciences ? Que l’univers est une réalité matérielle, que l’homme n’est pas étranger à cette réalité et qu’il peut la connaître, et par là la transformer (comme le montrent les résultats pratiques obtenus par les diverses sciences). […] Le matérialisme marxiste ne s’identifie pas aux sciences, car son objet n’est pas tel aspect limité du réel (c’est là l’objet des sciences), mais la conception du monde dans son ensemble, conception que toutes les sciences admettent implicitement, même si les savants ne sont pas marxistes.  
 
Commentaire:  Les considérations sur le matérialisme sont frustes mais acceptables. Celles sur la dialectique, il est difficile de les qualifier : elles sont absurdes. On ne peut pas vraiment les dire fausses parce qu’il faudrait d’abord pour cela qu’elles aient un sens.
Il n’y a qu’un ordre de réalité, mais différents niveaux de complexité qui ont des sciences et des lois spécifiques. Il ne peut y avoir de "lois communes à tous les aspects du réel" qui soient autres que des banalités. Il ne peut y avoir de "lois communes à toutes les sciences" sinon on n’écrirait pas sciences au pluriel. Et si de telles lois pouvaient exister pour les sciences, ce serait aux sciences de les exposer et non à la philosophie. Cette prétention de la philosophie à dicter aux sciences des lois, "générales" ou non, s’oppose à la différence entre sciences et philosophie (mal ?) défendue plus loin.
     Cela montre en fait que la conception que les auteurs ont de la relation et de la différence entre science et philosophie n’est pas correcte. Ils en font essentiellement une différence extensionnelle ("tel aspect" opposé à "dans son ensemble"), alors qu’il faut les situer sur des plans différents.  
Ajoutée par : admin
 
p.11:  Le matérialisme dialectique ne s’identifie pas aux sciences, avons-nous dit. Mais nous venons de voir aussi que les sciences sont nécessairement dialectiques (puisqu’elles ne peuvent se constituer si elles méconnaissent les lois les plus générales de l’univers) et matérialistes (puisqu’elles ont pour objet l’univers matériel). Donc le matérialisme dialectique est inséparable des sciences. Il ne peut progresser qu’en s’appuyant sur elles ; il en fait la synthèse. Mais en retour, il aide puissamment les sciences, comme nous le verrons.    
Commentaire:  Il faut savoir ce qu’on veut. Si le matérialisme dialectique progresse en s’appuyant sur les sciences (bravo : c’est la seule conception matérialiste de la dialectique), il faut se souvenir, d’un point de vue dialectique, que les sciences aussi ont une histoire, et s’appuyer sur les sciences d’aujourd’hui. Mais il est alors absurde d’imposer normativement à la science « les lois les plus générales de l’univers » basées sur les illusions ou les prétentions d’un philosophe du 19e (Hegel) dont la culture scientifique était limitée, même au regard de la science de son temps.
     Quant à savoir où et quand ce genre de dialectique aussi absurde que normative a jamais aidé « puissamment » les sciences, eh bien « nous le verrons », il faut que je lise tout, mais j’en doute.  
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Steven Weinberg, 1993, Dreams of a Final Theory: Search for the Ultimate Laws of Nature, Hutchinson Radius, Londres, ISBN: 0-09-177395-4 v
p.136:  In the nineteenth century, the heroic tradition of mechanism was incorporated, unhappily, into the dialectical materialism of Marx and Engels and their followers. […] made holy writ […] and for a while dialectical materialism stood in the way of the acceptance of general relativity in the Soviet Union.    
Commentaire:  Heureusement, les physiciens soviétiques se sont dans l’ensemble bien défendus du dogmatisme. Écrivant sur la physique, Weinberg s’abstient de mentionner Lyssenko. Le dogmatisme des années trente a dépassé les frontières de l’Union soviétique. Il est illustré dramatiquement par le combat d’arrière-garde que Labérenne (1953:) croit devoir mener contre le Big Bang.

Paul Labérenne, 1953, L’origine des mondes, La science et l’homme, Les éditeurs français réunis, Paris, 272 pages  
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